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  • Julien Bertrand

Ma dernière audition

Je vais vous raconter ma dernière audition de théâtre.


Déjà, en tant que nouveau venu sur Paris, obtenir de se rendre à une audition de théâtre est un exploit. Je ne vais pas m’étendre sur l’opacité et la clandestinité des réseaux de théâtre. Autant je comprends qu’on ait envie d’engager des acteurs et actrices de confiance, autant je persiste à dire que le « système » népotique en place freine toute possibilité de grandir, de se professionnaliser, bref, de s’améliorer.


Ayant reçu un message favorable quant à ma candidature sur un site d’annonces sérieux, je me rends guilleret à l’audition. Sur le chemin, je me fais la réflexion que je ne sais même pas qui exactement je vais rencontrer, ni ce à quoi je dois vraiment m’attendre, sauf à « recevoir sur place un texte de comédie ». Je ne connais pas le nom de la troupe, ni celui de la pièce, des auteurs, des autres acteurs s’il y en a, du metteur en scène, de la structure légale en place, de la production, etc. Je connais : le nom du théâtre dans lequel l’audition se fera, et que les heureux élu.e.s seront payé.e.s au cachet – mais n’est-ce pas le minimum, le prérequis obligatoire ?


On me donne rendez-vous à 15h et je suis satisfait de voir que je serai pris à l’heure, et que l’accueil par la dame qui m’a répondu par mail est très agréable. Elle n’est qu’administratrice et ne peut rien me dire de plus que le nom de la troupe, et me donner mon texte, trois pages d’une comédie moderne et activiste.


Je comprends que la femme qui arrive juste après moi sera ma réplique et l’invite à lire le texte avec moi plusieurs fois, ce qu’elle fait avec plaisir.


Un autre couple de comédien / comédienne s’échappe du théâtre en marmonnant qu’ils n’ont pas tout compris au déroulé, ni donné de leur mieux.


Ma collègue et moi sommes appelé.e.s à passer et nous nous rendons en salle. Là, un homme et une femme, assis tout au dernier rang, nous accueillent. L’homme confirme nos prénoms puis nous explique le contexte de la scène. Il a bien rodé son discours à présent. Il nous invite à nous lancer, en jouant les sentiments de façon sincère, et en « trouvant l’humour dans le texte ».


Mais je me permets de lui poser une question, simple : « Vous êtes qui ? » Il leur échappe un petit rire de surprise, et il nous donne son prénom, avant d’avouer qu’il est le troisième personnage de la pièce, et que le metteur en scène n’a pas pu venir aujourd’hui. La femme se contente de se présenter comme « l’assistante de l’assistante de l’assistante ». Nous n’en saurons pas davantage. « Quand vous voulez. »


Texte en main, ma collègue et moi faisons cette petite scène. Très vite. Et probablement très mal. A la fin, presque comme après un acte sexuel raté, honteux, nous écoutons le monsieur nous dire que nous aurons une réponse demain.


Voilà. C’est fini. Cela a duré cinq minutes montre en main. Et je suis furieux. Non pas furieux d’avoir joué comme un pied, mais furieux de comment tout s’est passé.


Si je n’avais pas ouvert ma bouche ou posé de question, je n’aurais jamais su :

- Si ce projet était sérieux et rémunéré ;

- Le nom de la troupe ;

- Le nom de ces deux personnes qui ne se sont pas présentées ni excusées de ne pas s’être présentées ;

- Qui avait écrit ce projet ;

- Que le metteur en scène n’était pas là ;

- L’intention des auteurs.


Je n’aurais pas non plus eu l’occasion de « voir » le texte avec ma réplique car elle serait restée dans son coin jusqu’au moment fatidique.


En fait, aucune de ces conditions d’audition ne reflètent les conditions dans lesquelles un acteur joue. Je n’ai jamais joué un spectacle dans lequel on me tendait une feuille et on me disait d’y aller. Autant faire de l’impro, ce dont j’ai l’habitude.


J’ai dû aller à la pêche aux informations, en étant traité comme un numéro, sans qu’on me donne la décence de me mettre à l’aise et de se présenter à moi. On ne m’a pas donné l’occasion de refaire la scène, ou de voir si je pouvais m’adapter rapidement à une direction d’acteur.


Et ces personnes qui s’assoient grotesquement et inhumainement au dernier rang de la salle procèdent selon la croyant stupide qu’en mettant les gens dans des conditions extrêmes, ils verront bien comment on s’en sort. En vérité, c’est autant débile qu’aberrant de vouloir extirper du talent dans ces conditions. Sans aucune préparation, dans un anonymat imbécile, avec une partenaire tout aussi déroutée que moi, en moins de cinq minutes, je dois faire mon Denis Podalydès ou mon Guillaume Gallienne.


Je suis furieux. Pourquoi ne m’a-t-on pas donné l’occasion d’apprendre ce texte quelques jours à l’avance ? Pourquoi ne m’a-t-on pas donné l’occasion de donner le meilleur de moi (ce que je pensais stupidement être l’attente de ces gens) ? Pourquoi cette distance, ce passage à l’abattoir désincarné, sans aucune espèce d’explication ? Pourquoi cette opacité ? Et pourquoi mettre les comédiens et comédiennes dans les pires conditions possibles ? D’où vient ce principe absurde que c’est ainsi qu’on peut repérer le talent ?


Je n’ai pas passé tant d’auditions de théâtre que ça (cf. le début de ce texte), mais ce n’est malheureusement pas la première fois que cette situation m’est arrivée. Mais cette fois-ci j’ai eu de la chance, car les personnes étaient courtoises, à l’heure, organisées. Je me rappelle d’une autre audition où l’on a « oublié » de me donner le texte avant mon passage (j’ai donc dû le parcourir des yeux rapidement devant les autres), où, si je n’avais pas demandé, je n’aurais jamais su qui était là à me juger dans la salle, si c’était payé, les dates prévues, l’intention de la metteuse en scène, etc., etc. Sans compter ce tabou énorme de l’argent – quiconque ose parler rémunération semble en le faisant se tirer une balle dans le pied.



Alors si vous voulez faire passer des auditions, même si c’est éreintant et que ça vous prendra plus de temps qu’un « travail à la chaîne », je vous offre quelques idées :

- Soyez transparents et donnez le maximum d’informations, surtout sur la rémunération, les conditions de travail, les personnes impliquées (avec vos noms, oui, c’est possible), les intentions de spectacle, etc. – vous savez, comme si c’était un « vrai » boulot dans un bureau…

- Présentez-vous gentiment ;

- N’instaurez pas cette distance idiote et prétentieuse entre vous et ceux avec qui vous allez potentiellement bosser ;

- Mettez en place des conditions d’auditions qui vont amener le meilleur des talents : donner le texte à l’avance (vous pourrez ainsi juger ceux qui n’auront pas fait l’effort de l’apprendre) ; faire repasser en donnant des directions ; passer quelques minutes de plus à vraiment parler aux gens… oui, je sais, c’est du temps, mais si vous faites votre travail sérieusement, vous en serez récompensés…

- Soyez à l’heure et organisés (l’organisateur d’une audition – et l’auteur de la pièce ! – m’a appelé quelques minutes avant d’arriver pour que j’imprime le texte que je devais jouer…) ;

- Annoncez la couleur sur la date de votre réponse – même si c’est loin dans le temps, soyez honnêtes…


Et si tout cela vous paraît chiant et que je fais ma diva, pourquoi ne pas juste contacter ses potes ? Pourquoi organiser des auditions ouvertes ? Pourquoi les publier sur un réseau avec des milliers de candidats potentiels ?


Voilà pour aujourd’hui. Je me doute que d’autres auditions se passent dans de bien meilleures conditions (et la meilleure d’entre toutes, pour moi, fut celle pour rejoindre une troupe d’improvisation). Je sais qu’il y a des gens humains et travailleurs et respectueux. Je ne suis pas non plus parfait et n’attends pas la perfection chez les autres. Mais dans le pays qui est le nôtre, où le théâtre est un art apprécié et très présent, je suis choqué par ces pratiques peu professionnelles et encourageantes, et surtout que l’on accepte ces conditions.


A tous ceux qui me diront « c’est comme ça », « t’as qu’à assurer », « on n’a pas le temps » ou autre argument de ce genre, je ne peux que les plaindre. C’est en étant exigeant avec soi-même et les autres, et surtout bienveillant, qu’on arrive à des résultats incroyables, surtout dans les projets artistiques qui touchent à l’émotion… Comment voulez-vous faire vibrer les spectateurs si je ne vibre pas dès le début de mon travail ?


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